lundi 30 janvier 2017

Molière à nu











21 janvier 2017. Je débarque au Théâtre Sorano au dernier soir des deux semaines de représentations des «Molières de Vitez», soit les quatre pièces montées en 1978 par Antoine Vitez avec onze jeunes acteurs – dont Didier Sandre, Nada Strancar, Dominique Valadié. Accueilli par un scandale au Festival d’Avignon mais aussi avec un grand succès, le geste de Vitez constituait une lecture radicalement différente de celles qui étaient alors réservées aux classiques. Le metteur en scène rejetait le terme «dépoussiérage», c’est à dire «l’idée que les œuvres seraient intactes, luisantes, polie, belles, sous une couche de poussière, et qu’en ôtant cette poussière, on les retrouverait dans leur intégrité originelle». Il affirmait donc : «Le dépoussiérage, c’est la restauration. Notre travail à nous est tout au contraire de montrer les fractures du temps.» Vitez entendait revaloriser la dimension éphémère propre à l’art théâtral, et s’attachait à réinventer les piliers du théâtre que sont la troupe, l’alternance et le décor unique. Directeur du Théâtre du Point du Jour, à Lyon, Gwenaël Morin a entrepris de réinvestir à sa manière l’entreprise de Vitez, à partir des quatre pièces de Molière choisies par celui-ci. Pour cela, il a choisi de travailler avec des comédiens issus de la même promotion du Conservatoire de Lyon en appliquant les principes de son Théâtre Permanent. Je lis à ce sujet les propos de Gwenaël Morin qui éclaire sa démarche: «Faire du théâtre tout le temps, au même endroit, avec les mêmes personnes ! Il faut avoir les idées suffisamment claires, précises pour emporter l’adhésion. Et surtout, il faut s’extraire de l’idée de perfection. La perfection, c’est l’inscription dans un ordre. C’est insupportable en réalité, parce que nous sommes tous des êtres humains précaires, mal gaulés, traversés par des passions, capables de déplacer des montagnes et en même temps tellement faibles par ailleurs… Il y a parfois des coïncidences incroyables, mais la plupart du temps, on fait comme on peut ! Ce qui fait une grande œuvre c’est sa capacité à intégrer et à sublimer le vivant. Le vivant, c’est tout sauf la perfection !». La troupe affiche ce samedi soir "le Misanthrope" (photo), au terme d’une journée au cours de laquelle se sont succédées les trois autres pièces de Molière, celles qui ont été jouées durant la semaine au rythme d’une par soirée. La salle étant bondée, je me retrouve au premier rang du parterre, d’où je constate que le public est visiblement très friand de l’intégrale des «Molières de Vitez» donnée chaque samedi. La qualité de l’écoute est telle que j’en déduis vite l’absence de tout groupe scolaire, un public souvent agité et très présent lors des représentations de la semaine auxquelles j’ai assisté. Ce soir, les comédiens multiplient les facéties et n’hésitent pas à investir la salle comme espace de jeu en offrant des petits gâteaux à un spectateur pendant une réplique ou en déclamant une tirade entière dans une allée. De ma place, en bout de rangée, je ne suis guère rassuré d’être ainsi exposé aux allers et venues incessantes des comédiens. J’échappe pourtant à toute interpellation, bien qu’atterrissent sur mon pull quelques fragments de tiges échappés d’un bouquet de fleurs massacré par Alceste en colère, qu’une chaise en plastique jetée en l’air valse sous mes yeux, ou que les orteils vernis de Célimène - interprétée par un comédien travesti - viennent se poser au bord de l’avant-scène juste au bout de mon nez… Comme à l’accoutumée, Gwenaël Morin n’utilise aucun décor, place quelques accessoires sur scène, et laisse visiblement aux acteurs le libre choix de leurs costumes puisque la plupart portent des tenues de ville agrémentées de quelques rubans ou de perruques. Seule une grosse caisse demeure installée côté jardin, servant au souffleur à ponctuer la fin de chaque acte des quatre pièces : "L’École des femmes", "Tartuffe ou l’Imposteur", "Dom Juan ou le Festin de pierre", "le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux". L’autre élément essentiel est la présence immuable d’une horloge accrochée au mur, en fond de scène et face aux spectateurs. Le choix de Gwenaël Morin est en effet de représenter chacune des œuvres en une heure et trente minutes seulement, quelque soit la longueur de chaque texte. Pièce la plus courte de cette tétralogie, "le Misanthrope" s’accommode tout à fait de cette contrainte. Dans "l’École des femmes", Arnolphe était joué par une jeune comédienne qui, pour respecter la durée de la représentation, devait souvent accélérer son débit d’une manière virtuose, le texte demeurant tout à fait intelligible. En revanche, les rapports aussi complexes qu’ambigus entre les personnages de "Tartuffe" nécessitent du temps pour s’épanouir, et le résultat ne donnait qu’une idée superficielle des enjeux à l’œuvre. La tâche est rendue plus difficile encore par le choix de tirer au sort certains rôles dans, semble-t-il, deux des quatre pièces, d’où la présence du souffleur. Un souffleur surtout sollicité dans "l’École des femmes" pour rectifier quelques lapsus astucieux ponctuellement égrainés par les acteurs. Puisant du côté du slapstick et du cartoon à l’américaine, la mise en scène ne fait guère l’économie de seaux d’eau jetés à la figure ("l’École des femmes"), de pétages de plombs grimaçants et autres piétinements colériques ("le Misanthrope"), ou encore de courses poursuites rocambolesques dans tous les espaces du théâtre ("Dom Juan"). Gwenaël Morin ne s’encombre pas de psychologie inutile : artisan d’un théâtre de l’urgence, il dynamite chaque scène à partir d’une succession d’actions, libérant chez les comédiens une énergie foudroyante et irrésistible, privilégiant l’éclosion sans détour d’émotions pures. Je retrouve ici la direction d’acteurs irréprochable déjà à l’œuvre dans les spectacles du Théâtre Permanent présentés au Théâtre Garonne : de l’"Antigone" de Sophocle à "Gouttes d’eau dans l’océan" de Fassbinder, en passant par "Hamlet", "Tartuffe", "Bérénice", etc. J’apprécie ainsi tout particulièrement l’homogénéité de chacune de ces distributions, d’où se dégage d’ailleurs un esprit de troupe réjouissant. Parmi ces Molière, j’ai finalement une nette préférence pour "le Misanthrope" en raison de la distribution des rôles judicieusement équilibrée.

"Le Misanthrope" © Pierre Grobois

Du 14 au 25 mars, au Théâtre Saint-Gervais,
5 rue du Temple, Genève. Tél. : 41 22 908 20 00. 


Du 28 mars au 1er avril, aux Quinconces
,
4, place des Jacobins, Le Mans. Tél. : 02 43 50 21 50.


Du 19 au 23 avril, au Centre Pompidou
,
place Georges-Pompidou, Paris.

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