vendredi 2 septembre 2016

Le loup et le chien


















31 août 2016. La grande salle de l’American Cosmographe est quasiment vide pour cette dernière séance - nous sommes pourtant un jour de tarif réduit pour tous. Sorti au cœur du mois d’août, "Rester vertical" ne connaîtra donc visiblement pas la même gloire que "l’Inconnu du lac", précédent opus d’Alain Guiraudie auréolé d’un beau succès. Après avoir lorgné du côté du film d’angoisse, sur fond de baise gay nocturne autour d’un lac, le cinéaste quitte cette fois le format trop reconnu du film de genre pour prendre le public à rebrousse poil. Je reconnais en Léo, le personnage principal interprété par Damien Bonnard, l’un des héros solitaires chers à Guiraudie, errant entre forêts luxuriantes et plateaux ensoleillés, toujours à la recherche d’aventures – souvent sexuelles. Cinéaste sans domicile fixe, vivant de la générosité de son producteur à qui il fait miroiter un scénario qu’il n’écrira jamais, Léo se glisse entre les cuisses de Marie, une jeune bergère déjà mère de deux enfants et attendant le loup à la sortie du bois. Marie accouche de leur enfant. Léo s’installe avec elle dans la ferme du père. Mais elle rêve de quitter la campagne pour le confort de la ville. Très vite, Léo doit faire face à l’abandon de son enfant par Marie. Alors qu’il tente obstinément de séduire un jeune gay qui vit chez un vieux grincheux du voisinage, il doit fuir les avances de son beau-père. Son enfant dans les bras, il reprend alors la route, multipliant les va-et-vient incessants entre ville et village. Évitant les circuits trop balisés au profit des sentiers escarpés, avec ses allures de vaudeville truffé de coups de théâtre insensés, "Rester vertical" m’apparaît en road movie jouissif qui se dérobe sans cesse. Je retrouve là Guiraudie tel que je l’avais laissé avant "l’Inconnu du lac", en aventurier des causses peuplés de bêtes sauvages, d’hommes et de femmes peu avares de promiscuité. Depuis les hauts plateaux, il a toujours scruté les travers d’un monde soumis à la loi du marché. De films en films, le cinéaste s’est employé à imaginer un paradis utopique où, malgré tout, les hommes trouvent une forme de paix, en harmonie avec la nature. Mais je suis troublé par la violence lancinante qui traverse "Rester vertical", une violence apparue chez Guiraudie avec "l’Inconnu du lac". Ici l’image de quelques moutons égorgés par des loups affamés, et là celle d’un homme sans défense dépouillé un soir d’hiver par une meute de clochards sous un pont. Sur le chemin de Léo, l’utopie ne cesse de se dérober face au triomphe de l’argent roi devenu moteur essentiel de la survie de l’homme.  Désormais sans revenu et prêt à toutes les concessions, Léo devra faire face aux pires vicissitudes pour nourrir son enfant. Car sans euro, point de salut pour les braves d’aujourd’hui ! Je sors du cinéma stupéfait par l’audace et la liberté artistiques dont fait preuve Alain Guiraudie dans "Rester vertical". Imprégné de cette œuvre libérée de tout formatage cinématographique, je ne résiste pas à la tentation de la relecture de la fameuse fable de La Fontaine :

Le Loup et le Chien

Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
«Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin."
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.»
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
«Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.»
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.


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