dimanche 15 mai 2016

La fougue et le partage

















12 mai 2016. Déçu d’apprendre que Vladimir Jurowski, souffrant, a dû renoncer à assurer la tournée de l’Orchestre de chambre d’Europe, je me rends à la Halle aux Grains où la formation est accueillie ce soir dans la saison des Grands Interprètes. Actuel directeur musical de l’Orchestre symphonique de l’Utah, Thierry Fischer a accepté la mission, à priori difficile, de remplacer le charismatique chef russe à la tête de cette phalange fort réputée. Le concert débute par une œuvre de Mieczysław Weinberg, musicien né à Varsovie, mais réfugié en URSS après l’extermination de toute sa famille par les nazis. Je connais très mal sa production pléthorique, riche de 600 opus dans tous les genres musicaux, dont 22 symphonies et 17 quatuors. Créée en 1968 et écrite pour un orchestre à cordes, la Dixième symphonie de Weinberg est intitulée "Transcendance". Le premier mouvement, Concerto grosso, est traversé par une puissance dramatique profondément expressive. Suivent une Pastorale et une Canzona au minimalisme planant et infini, avant les deux derniers mouvements où la saturation sonore exprime un chaos prodigieux. Je suis captivé par les dix-sept musiciens restituant cette partition sans défaillir, avec une intensité poignante et une précision inouïe. Entre ensuite en scène Patricia Kopatchinskaja, jeune violoniste moldave habillée d’une longue robe rouge qui balaye le sol. Dans le Deuxième concerto de Serge Prokofiev, elle s’attache à dialoguer scrupuleusement avec l’orchestre, déployant une formidable énergie au service du lyrisme de cette partition créée en 1935. Alors qu’elle bondit tel un elfe tournoyant, j’aperçois ses pieds nus sous sa robe à chacun de ses sauts impromptus! Largement acclamée, d’une grande générosité, la virtuose aux pieds nus offre en rappel deux performances insolites : le deuxième mouvement de la sonate de Maurice Ravel avec Richard Lester, le violoncelle solo de l’orchestre, puis se lance avec le premier violon Lorenza Borrani dans le Pizzicato de Béla Bartók. La soirée s’achève avec la sensationnelle Septième symphonie de Ludwig van Beethoven - lequel la voyait comme l’une de ses meilleures pages. Musique de fou pour le compositeur Carl Maria von Weber, «l’œuvre d’un homme ivre» pour Friedrich Wieck - père de Clara Schumann - ou encore «apothéose de la danse» selon Richard Wagner, elle est parcourue de rythmes obstinés et incessants. Achevée en 1812 et adoptant une forme classique stricte, cette partition purement musicale est dénuée de message autobiographique et d’une quelconque signification. Thierry Fischer dirige cette symphonie avec une vigueur de chaque instant. Je suis impressionné par la rigoureuse souplesse et la belle délicatesse dont fait preuve l’Orchestre de chambre d’Europe qui répond avec une fougue absolument jouissive à la baguette nerveuse du chef suisse. Jamais ici la lassitude ne me gagne face à l’endurance majestueuse de ces musiciens répétant sans cesse les boucles rythmiques et diaboliques de Beethoven. Conquis par cette interprétation fulgurante, le public leur réserve un triomphe !

P. Kopatchinskaja & T. Fischer © ecodibergamo.it

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