jeudi 31 mars 2016

Requiem pour la France

















22 mars 2016. "Les Français" débute par l’apparition du fantôme du capitaine Dreyfus sur le plateau de la Scène nationale de Tarbes Le Parvis. L’esprit du militaire juif plane ainsi sur le spectacle de Krzysztof Warlikowski qui n’est pas une adaptation d’"À la recherche du temps perdu", mais plutôt une variation - écrite en polonais - inspirée du chef-d’œuvre de Marcel Proust. Le texte de ce prologue n’a pas été puisé chez Proust, il a été écrit par le metteur en scène polonais et son dramaturge Piotr Gruszczyński dont je lis cette précision : «On savait qu’on voulait “entrer” dans Proust par l’invocation de l’Esprit, on a donc dû construire cette scène». Succédant à Dreyfus sur scène, la tête baissée et le visage caché derrière sa longue chevelure, le Narrateur livre le monologue centré sur l’homosexualité directement extrait de l’introduction de "Sodome et Gomorrhe". Ces deux scènes d’ouverture exposent le matériau avec lequel est pétrie la pièce de Warlikowski. Je réalise que "la Recherche" n’est finalement qu’un prétexte pour pointer du doigt deux thèmes qui irriguent ce chef-d’œuvre : l’antisémitisme affiché et l’homosexualité masquée des personnages portraiturés par Proust, mais aussi «la vieillesse, la mort, la mémoire comme source de culpabilité», poursuit Piotr Gruszczyński. Les multiples figures proustiennes de ce XIXe siècle déclinant (aristocrates arrogants, bourgeois prétentieux, artistes décadents) sont propulsées dans la France du XXIe siècle émergeant. À travers l’exemple français, le metteur en scène dresse ici le constat d’une Europe en crise. Si l’œuvre de Proust - «description de reporteur du monde qui contient le diagnostic de sa fin», constate Warlikowski - avance vers la Première Guerre mondiale, "les Français" exhibe le chaos actuel de l’Europe, territoire de la barbarie en proie à la peur xénophobe et aux replis identitaires. Créée l’été dernier, cette longue et fascinante marche funèbre de quatre heures avance lentement vers la catastrophe, sur une musique électronique composée par Jan Duszyński et des images omniprésentes filmées par Denis Guéguin. Il me semble que les trois parties du spectacle suivent à peu près fidèlement la chronologie des épisodes de "la Recherche". Je reconnais la signature de Małgorzata Szczęśniak, scénographe des spectacles de Warlikowski: évoluant à l’intérieur ou autour d’un aquarium vitré, les personnages sont tour à tour les acteurs et les spectateurs – avec le public - de cette scène posée sur la scène. Au sommet de la hiérarchie mondaine, le salon des Guermantes est observé et envié, notamment par Sidonie Verdurin qui tient son propre salon couru par de jeunes artistes talentueux. À l’arrivée du violoncelliste Michał Pepol installé sur le plateau face au public, je suis touché par son interprétation de "Carte d’album", une pièce de Paweł Mykietyn. Cet instant de pure grâce est la transposition géniale du récital donné par le jeune Charles Morel dans le salon Verdurin. J’observe depuis le début de la représentation l’énigmatique domestique noir en chaussons de danse, rôle quasiment muet tenu par Claude Bardouil. Il est le témoin permanent et contemplatif des tableaux successifs déroulés dans ce requiem pour l’Europe. Performeur à la présence charismatique - né à Tarbes et bien connu des spectateurs toulousains -, il a rejoint la troupe de Warlikowski dont il est devenu le collaborateur au théâtre comme à l’opéra. Le temps de "Sodome et Gomorrhe", Bardouil forme un étourdissant duo avec Bartosz Gelner, fragile et magnifique Narrateur ayant revêtu un tutu pour cette spectaculaire danse infernale de la déchéance. "Les Français" s’achève sur le retour de Rachel, demi-mondaine devenue la plus grande comédienne de son temps. Elle se lance alors dans un monologue tiré de la "Phèdre" de Racine, porté par Magdalena Poplawska. Sa silhouette m’évoque étrangement celle d’Isabelle Huppert, laquelle joue au même moment ce personnage mythique à l’Odéon, dans un montage de textes contemporains, sous la direction de Krzysztof Warlikowski !(1)


(1) "Phèdre(s)", jusqu’au 13 mai, à l’Odéon – Théâtre de l’Europe,  

place de l’Odéon, Paris. Tél. : 01 44 85 40 40.
 

"Les Français", du 18 au 25 novembre, au Théâtre national de Chaillot,  
1, place du Trocadéro, Paris. Tél. : 01 53 65 30 00.

photo © Jean-Louis Fernandez

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