jeudi 18 décembre 2014

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18 décembre 2014. Créée l’été dernier à Montpellier, je découvre la mise en scène de "Cabaret" signée par Olivier Desbordes présentée à Blagnac, sur la scène d'Odyssud. Montée à Broadway en 1966, c’est l’adaptation de la pièce de John Van Druten, elle-même tirée de l’œuvre "Adieu à Berlin" de Christopher Isherwood. Écrite par le compositeur John Kander et par le parolier Fred Ebb, la comédie musicale remporta un tel succès que Bob Fosse réalisa en 1972 une célèbre adaptation pour le cinéma, avec Liza Minnelli et huit Oscars à la clé. Après avoir assisté à une représentation de la mise en scène de Sam Mendes avec Emmanuel Moire, au Zénith de Toulouse, je pris alors la mesure de l’étrangeté de l’œuvre, bousculant le genre de la comédie musicale qu’elle marqua de son empreinte, irriguée d’une ironie omniprésente, tout en étant dénuée de happy end et de bons sentiments. Les personnages évoluent autour d’un établissement nocturne du Berlin des années trente, le Kit Kat Club, où se produisent un maître de cérémonie fort extravagant et la chanteuse Sally Bowles. Tous les deux tentent de faire oublier à leur clientèle une vie quotidienne marquée par la crise économique, alors que la République de Weimar vit ses derniers jours sous la poussée du nazisme. Olivier Desbordes replace l’œuvre dans son contexte historique, assumant la noirceur du propos. «Oubliés dans le film, les personnages de Frau Schneider, la logeuse, et de Herr Schultz, son fiancé, ont une place primordiale dans la comédie musicale», constate le metteur en scène. Interprétée par Nicole Croisille, la première renonce finalement à un mariage d’amour tardif, par peur de perdre sa petite entreprise en épousant un homme aux origines non conformes à l’idéologie nazie. Sous les traits de Patrick Zimmermann, le second est trop occupé à profiter de l’instant présent pour envisager le pire, se voilant la face par excès d’optimisme quant à l’avenir politique de l’Allemagne. L’autre duo d’amoureux a été confié à la chanteuse de jazz China Moses - fille de Dee Dee Bridgewater –, dont c’est ici le premier rôle dans la peau de Sally Bowles, et à Samuel Theiss dans celui du jeune écrivain Clifford - l'acteur a remporté la Caméra d'or au dernier festival de Cannes pour son film "Party Girl". Fidèle complice d’Olivier Desbordes au sein de la compagnie de théâtre musical Opéra Éclaté, Éric Perez est ici le maître de cérémonie. Le décor de Patrice Gouron propulse le spectateur backstage, dans les coulisses d’un cabaret, avec vue sur les loges ; les costumes de Jean-Michel Angays déclinent quelques tenues de cirque : ballerines, clowns, acrobates ou garçons de piste. Dans ce petit théâtre de la vie, ordonné par le maître de cérémonie, les projecteurs suivent les personnages de la scène où l’on chante jusqu’aux histoires d’amours qui se trament derrière le rideau. Entre deux chansons, les amants circulent dans les chambres louées par Frau Schneider à la jeunesse insouciante, selon un «va-et-vient entre les drames privés, le contexte historique et la joie surfaite [qui] sont la richesse de cette œuvre», souligne le metteur en scène. Je note pourtant que cette richesse est aussi un piège redoutable, tant la construction du livret ne cesse d’alterner les tableaux avec un art du découpage acéré. Je me réjouis qu’Olivier Desbordes relève le défi avec une réelle habileté, grâce à une scénographie judicieuse: au centre, la scène du cabaret est délimitée par les loges placées côté jardin et par la chambre côté cour, alors que les musiciens sont installés au dessus sur des échafaudages. L’enchaînement dynamique des situations n’empêche guère l’épanouissement, au fil du récit, d’un profond malaise. Pour rendre palpable cette gravité qui contamine peu à peu les relations entre chacun des personnages, le metteur en scène a réuni une troupe d’une incroyable homogénéité, dominée par deux somptueuses chanteuses de jazz : Nicole Croisille et China Moses (photo). Je suis ébloui par ces deux véritables divas qui, comme l’ensemble de la distribution, sont aussi dotées d’un talent évident pour la comédie - ce qui n’est pas si fréquent en France où les chanteurs ne sont pas toujours doués pour le jeu, et vice versa… Autre choix bienheureux : si les dialogues parlés sont restitués en français, les chansons sont interprétées en version originale anglaise. Autant de signaux d’une exigence à l’œuvre pour la conception de ce spectacle qui se refuse à «obéir aux critères contemporains influencés par le rythme télévisuel», selon les termes d’Olivier Desbordes. Une approche qui tient ses promesses, accouchant de cette belle entreprise artistique, d’une étincelante noirceur et d’une vénéneuse délicatesse. J’ai été tour à tour enchanté, captivé, attendri, provoqué, terrifié, troublé…

C. Moses © Manuel Peskine

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