jeudi 18 octobre 2012

Tour de France

















18 octobre 2012. Sur le plateau vide du Théâtre Sorano, un homme s’avance et lance au public : « Au bord de combien de fleuves, ruisseaux, torrents et rivières vous êtes-vous assis et avez–vous laissé couler vos larmes ?». D’un geste, il invite les spectateurs à répondre à cette réplique extraite de "la Chair de l’homme", de Valère Novarina. Certains s’empressent de citer un fleuve célèbre. J’ai repéré Catherine Froment dans la salle, assise pas si loin de moi. L’actrice place parfois un nom dans la mêlée. Elle impose finalement sa voix. Lorsqu’elle se lève pour rejoindre la scène, elle a déjà entamé la liste de 1714 cours d’eau écrite par l’auteur dans "la Chair de l’homme". Au fil de la représentation, elle déroule sans défaillir cet inventaire démesuré construit comme un voyage d’un coin à l’autre de l’hexagone. Ce tour de France élaboré par Valère Novarina est une montagne monumentale, un déroulé infini qui offre à Catherine Froment l’occasion de naviguer en toute liberté dans un paysage théâtral luxuriant. Je ne suis guère surpris de la voir vite s’agiter brusquement, jusqu’à quitter illico le plateau par la salle. Elle disparaît dans le hall du théâtre sans interrompre l’énumération, avant de réapparaître sur la scène côté cour. Du vaudeville hystérique, elle glisse vers la tragédie déchirante, puis la confession intime et la déclaration amoureuse, avec pour seul texte cette liste interminable de cours d’eau. Dirigée par le metteur en scène Alain Daffos, elle déploie sans défaillir toute la gamme de son talent d’actrice : son visage et sa voix sont alors les instruments d’une performance rare et vertigineuse au service de l’art dramatique. Au-delà du gigantesque travail de mémorisation, je suis avant tout subjugué par la formidable capacité de Catherine Froment à embarquer les spectateurs dans un tourbillon d’émotions contrastées, avec une grande délicatesse et un naturel insensé.

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