samedi 14 décembre 2013

New York City boys

















14 décembre 2013. J’avais déjà apprécié les talents de Trajal Harrell dans "(M)imosa", création collective réunissant une demi-douzaine de performeurs. Il fut présenté à la Fabrique du Mirail, lors d’une édition du festival C’est de la Danse contemporaine. Trajal Harrell y assurait notamment un play-back sur la chanson "Do you know" de Diana Ross. Il revient à Toulouse, cette fois en chorégraphe au Théâtre Garonne, avec un autre volet du cycle new-yorkais «Twenty looks or Paris is burning at the Judson Church» - dont "(M)imosa" est aussi un opus. Avant le début de la représentation de "Antigone Sr. (L)", Trajal Harrell prend longuement la parole face au public, le temps nécessaire à l’explication de sa démarche : «Au début des années 90, l'esthétique et les principes de la Judson Church ont fourni certaines des bases à partir desquelles la danse contemporaine s'est repensée : en premier lieu le rejet du spectaculaire, de la virtuosité et de la théâtralité, et la réduction de la danse à ses éléments essentiels. "Antigone Sr. (L)" imagine la rencontre de l’antagonisme post-moderne contre la danse tragiquement dramatique avec la scène du voguing. Le voguing  est une forme de performance pratiquée par les minorités d'origine afro-américaine et latino dans les bals de Harlem, à New York, dans les années 60 et qui imite les codes de la mode et du luxe à la manière des couvertures du magazine Vogue. Ce spectacle présente une version dansée contemporaine et masculine d’"Antigone", de Sophocle, en imaginant une rencontre théorique entre le voguing et la danse post-moderne. Ce que nous vivons n’était possible ni aux bals ni à la Judson Church, mais c’est une troisième possibilité». Au terme de son discours, le chorégraphe demande au public de se lever pour chanter leur hymne entonné par un danseur : "Baby one more time" de Britney Spears ! Quatre jeunes danseurs se relaient sur des spots au son d’une play-list déroulant un fil ininterrompu, un peu à la manière des spectacles d’un Raimund Hoghe qui aurait pris de l’ecstasy. Je crains pourtant d’être en train d’assister à une performance queer et hyper codé pour happy few snobs. Mais le spectacle prend peu à peu la forme d’une proposition affirmant un goût prononcé pour le mariage des genres. "Antigone Sr. (L)" se construit d’apports successifs qui s’entrechoquent pour provoquer un panachage d’émotions fortes : euphorie musicale des corps en mouvement perpétuel, plaisir gracieux et charmant d’un défilé de mode fleuve recyclant en boucle quelques fringues, poésie d’un chœur incantatoire, recueillement d’une prière retenue, atroce douleur d’une plainte déchirante… De ce chaos où se mêlent la puissante tragédie de Sophocle, quelques improvisations légères, une esthétique pop et camp luxuriante, une danse contemporaine maîtrisée, une création lumière somptueuse, le chorégraphe parvient à tisser une cohérence d’une redoutable intelligence. "Antigone Sr. (L)" empoigne ainsi à bras le corps la question des minorités, et celle des genres et de la sexualité - les principaux personnages, y compris Antigone, sont interprétés par cinq hommes. Pour couronner le tout, il s’est entouré d’interprètes au charisme flamboyant et à la séduisante jeunesse, dont l’engagement scénique est total. Un véritable manifeste invitant à la réflexion et à la célébration des sens. Une célébration de la vie !

"Antigone Sr. (L)" © Ian Douglas

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