samedi 24 janvier 2015

Le ballet éclaté















24 janvier 2015. Axé cette année autour de travaux empoignant l’histoire de la danse, le festival international CDC invite le Ballet de Lorraine à la Halle aux Grains. Intitulé «Paris – New York – Paris», le programme présenté est constitué de trois pièces, la plus ancienne ayant près d’un siècle d’existence et la plus récente moins d’un an. La soirée débute par "Relâche", créé en 1924 par les Ballets Suédois, compagnie rivale des Ballets Russes à l’époque. Francis Picabia conçut avec ce divertissement hybride un objet d’un style alors inédit réunissant une chorégraphie de Jean Börlin et un "Entr’acte" cinématographique de vingt minutes réalisé par le jeune René Clair, sur la musique d’Érik Satie. Ancien directeur du Ballet royal de Suède et actuel patron du Ballet de Lorraine, Petter Jacobsson en a cosigné avec Thomas Caley une relecture pour quatorze danseurs. Une fouille des sources historiques fut nécessaire, puisque d’une part il ne reste de l’œuvre originale que le film et la musique, et d’autre part elle laissait une large place à l’improvisation des interprètes. Je suis frappé par le caractère avant-gardiste de cette proposition découverte par le public douze ans après la révolution de "l’Après-midi d’un faune" et onze ans après le scandale du "Sacre du Printemps" de Vaslav Nijinski. Si je me laisse gentiment divertir par la version de Petter Jacobsson, "Relâche" me passionne d’autant plus que beaucoup de ses aspects novateurs pour l’époque sont aujourd’hui devenus des conventions. Ainsi, l’œuvre signe la première incursion du cinéma dans un spectacle de danse. J’ai déjà eu l’occasion d’apprécier "Entr’acte" lors d’une projection à la Cinémathèque de Toulouse, alors doté d’un accompagnement musical du pianiste Michel Lehmann. Je réalise pourtant ici que la musique d'Érik Satie est indissociable de la folie surréaliste du film. René Clair a tourné cette fantaisie déchaînée en partie sur les toits et aux abords du Théâtre des Champs-Élysées : une fête foraine rend hommage à la magie de Georges Méliès, une danseuse barbue est filmée par en dessous, un corbillard s’emballe frénétiquement sur des routes de campagne… Où l’on voit Jean Börlin en magicien, Man Ray en pleine partie d’échecs avec Marcel Duchamp, et les apparitions de Marcel Achard, Georges Charensol, Georges Auric, Darius Milhaud, Érik Satie et la fameuse Kiki de Montparnasse. Soit un précipité artistique et débridé du Paris de l’époque ! Côté spectacle vivant, "Relâche" mêle music-hall, cabaret et ballet, osant surtout faire théâtre de quelques improvisations : une telle démarche est devenue l’essence même de la pratique chorégraphique contemporaine. Quant aux danseurs, ils montent sur scène depuis le parterre, où certains étaient assis parmi les spectateurs. Ils brisent ainsi d’entrée l’imposant quatrième mur, cette frontière symbolique séparant la scène du public que tant d’artistes s’évertuent à traverser allègrement de nos jours. Dans la seconde partie, je détaille le rideau de scène orné de phrase définitives : «Vive Relâche», «Erik Satie est le plus grand musicien du monde», «Aimez-vous mieux les ballets à l’opéra ?», «Allez donc au théâtre français ou à l’opéra, vous serez servis»… En fin de programme, dix danseurs du Ballet de Lorraine interprètent "Sounddance" de Merce Cunningham. Créée pour sa compagnie en 1975, au retour d’un séjour de plusieurs semaines de travail avec le ballet de l’Opéra de Paris, cette pièce virtuose, rapide et déstructurée, s’oppose à l’harmonie du ballet classique. Sur fond de drapé dessiné par l’artiste Mark Lancaster, la musique sourde et nerveuse de David Tudor pousse les danseurs à briser les lignes et les courbes, au profit de figures alambiquées malmenant les corps dans un chaos désincarné, mais prodigieusement millimétré. Entre ces deux œuvres audacieuses gravées dans l’histoire de la danse, "Corps de ballet" révèle trente minutes de l’incroyable intelligence artistique de Noé Soulier, danseur et chorégraphe parisien né en 1987. Créée en mars 2014 pour dix-sept interprètes du Ballet de Lorraine, la pièce s’ouvre sur de grands pans de décors baignant dans l’obscurité où vont et viennent quelques danseurs. Une longue chorégraphie de l’attente se déploie, alors que le décor est méthodiquement évacué de la scène, élément par élément, dans le silence. La lumière éclaire enfin le plateau dès que se fait entendre le quatrième mouvement de la Quatrième symphonie de Schubert. Le chorégraphe se livre à une déconstruction méthodique du langage classique, énumérant dans un premier jet tous les pas par ordre alphabétique, chacun étant décliné en diverses variations au sein du corps de ballet. Sont ensuite déroulés des pas de liaison, exécutés totalement isolés du saut ou de la pirouette auxquels ils servent de préparation. Enfin, utilisés dans les ballets académiques du XIXe siècle pour exprimer une émotion ou une action théâtrale, de brefs gestes de pantomime sont enchaînés dans une chorégraphie ininterrompue, sur l’accompagnement orchestral de la scène finale de "Rigoletto" de Verdi. Je suis fasciné par la construction en strates de ce "Corps de ballet", où la succession de mouvements sans cesse empêchés dans leur épanouissement provoque de cruels déséquilibres.

"Corps de ballet" © Laurent Philippe

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire