mardi 22 décembre 2015

Le bal des Wilis














22 décembre 2015. Étoile du Ballet de l’Opéra de Paris, Kader Belarbi a une connaissance fouillée de ce chef-d’œuvre du ballet romantique qu’est "Giselle" : «C’est l’un de mes ballets fétiches et j’ai eu le plaisir d’en interpréter de nombreuses versions», confesse-t-il dans le programme de salle. Ayant d’ailleurs interprété tous les rôles masculins, il ne s’est pas contenté de cette riche expérience pour nourrir sa nouvelle version qu’il souhaitait respectueuse de la tradition tout «en la vivifiant avec le regard de ce que nous sommes aujourd’hui». Sa chorégraphie pour le Ballet du Capitole est aussi le fruit de recherches menées à la bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris : «Je me suis replongé dans les écrits de Théophile Gautier, dans les sources musicales d’Adolphe Adam et dans le contexte de l’œuvre, depuis sa création en 1841 jusqu’à nos jours. La question de la mémoire, de l’interprétation et de la transmission se pose toujours pour parvenir à un juste sens». Soucieux de redynamiser le premier acte de la chorégraphie originale de Jules Perrot et Jean Coralli, Kader Belarbi a réintégré des pans de la musique d’Adolphe Adam écartés au fil du temps. Dans la fosse du Théâtre du Capitole, le Suisse Philippe Beran retrouve l’Orchestre du Capitole après avoir dirigé la saison dernière la partition des ballets d’Henri Sauguet, "les Mirages" et "les Forains". Je cherche en vain la moindre touche de kitsch dans la mise en scène de Kader Belarbi, laquelle est ancrée dans un village à l’aube de la Renaissance : costumes rustiques d’Olivier Bériot inspirés des tableaux du Flamand Pieter Brueghel l’Ancien, impressionnant décor forestier épais et minutieux de Thierry Bosquet, magnifié par les lumières de Sylvain Chevallot. Jeune paysanne au cœur fragile, Giselle évolue au cœur des vignerons qui la couronnent reine de la vendange. Elle se laisse emporter par la danse après avoir croisé un inconnu dont elle vient de tomber follement amoureuse, au grand désespoir de son prétendant, le braconnier Hilarion. Ce dernier démasque l’inconnu dans lequel il reconnaît le prince Albrecht déjà promis à une marquise. Giselle succombe alors de douleur. Traversée par la folie, elle s’effondre inanimée au terme d’une danse effrénée. Dans le second acte, poursuivie par Albrecht et Hilarion, l’ombre de Giselle rejoint le monde nocturne des Wilis, ces jeunes filles mortes sans avoir pu satisfaire de leur vivant leur folle passion pour la danse. Ici, le chorégraphe restitue fidèlement l’univers féminin des Wilis, créatures glissant autour de leur impassible reine Myrtha - rôle dansée par Ilana Werner. Les tutus fantomatiques sont de rigueur puisque, mortes avant leur mariage, les Wilis portent telles de jeunes mariées des robes blanches dont l’éclat contraste avec l’obscurité de la forêt. Je suis envoûté par ce spectacle qui doit beaucoup à l’homogénéité sans faille du corps de ballet, où la majestueuse qualité des pointes est un émerveillement permanent. Dans cette distribution, après avoir été l’interprète poignante de "la Reine morte", Maria Gutierrez (photo) s’impose avec évidence dans le rôle de Giselle, alliant légèreté du geste et puissance dramatique. À ses côtés, Demian Vargas prête sa nervosité virtuose au personnage d’Hilarion, et Takafumi Watanabe est un Albrecht à l’élégance aérienne dont les sauts me paraissent interminables. Je réalise que "la Reine morte", ballet narratif inspiré de la pièce de Henri de Montherlant, et "Giselle", construit sur un livret de Théophile Gautier et Vernoy de Saint-Georges d’après Heinrich Heine, forment clairement un diptyque dans le parcours chorégraphique encore bref de Kader Belarbi à Toulouse - où il dirige le Ballet du Capitole depuis 2012. On retrouve en effet dans les deux cas l’histoire d’un amour empêché que la mort vient transcender. Outre ce rapprochement thématique autour de l’idée romantique de «l’amour plus fort que la mort», je constate qu’il s’agit là des plus belles créations du chorégraphe pour la compagnie toulousaine.

"Giselle" © David Herrero

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