samedi 22 novembre 2014

La vie aquatique

















22 novembre 2014. Depuis l’avant dernière rangée de fauteuils, je surplombe le décor installé sur la scène du Théâtre Garonne, celui de l’arrière-salle d’une pharmacie d’un quartier excentré de Buenos Aires. Des rayonnages de médicaments délimitent l’espace scénique où, tels des poissons naviguant dans la flore d’un aquarium, cinq personnages se croisent, se frottent et s’agitent. Prisonniers de cette cage chancelante, englués dans un quotidien en crise, ils se retrouvent là un samedi soir, avant de rejoindre la «soirée mousse» annoncée au Mágico. En attendant, on grignote une part de pizza entre deux verres de bière, histoire de fêter le diplôme enfin décroché par l’un des deux frères, un laborieux soucieux de remettre sur pied l’officine que le père déserte faute de rentabilité. Plus pragmatique et moins scrupuleux, l’aîné fait entrer un peu d’argent dans la caisse en soulageant quelques travestis en manque d’hormones. Ce dernier entretient une liaison avec Yulia, travelo défiguré par un client violent qui peine à masquer les dégâts derrière le rideau de la salle de bain. Collègue de trottoir de Yulia, Sandra est venue avec son maquereau, lequel doit pas mal d’argent à la pharmacie. Soit deux pharmaciens, un maquereau et deux travelos au bord de la crise de nerfs, pour une pièce intitulée "Viejo, solo y puto" (Vieux, seul et pédé), ciselée au scalpel d’une écriture de plateau remise sur le métier durant de longs mois de répétitions: le metteur en scène argentin Sergio Boris pratique le théâtre comme John Cassavetes faisait du cinéma. Ce théâtre du réel se déploie dans des dialogues du quotidien, mais d’un quotidien tendu comme un string où les terrains d’entente se conquièrent au prix d’une bataille de chaque instant. Pas vraiment de récit, plutôt la peinture de quelques moments de la vie d’êtres désœuvrés qui tentent d’échapper à la noyade. De courte durée, la pièce avance en une accumulation de non-dits, peu à peu jetés au spectateur au fil d’une narration qui n’en est pas une. J’observe que la virtuosité de l’écriture agit selon une dynamique presque immobile: l’étirement minimaliste des instants en creux est lentement submergé par les tensions palpables nourrissant un climat de violence contenue. Chaque mot prononcé est ici lourd de sens, et le moindre faux pas est susceptible de déchaîner les foudres d’un interlocuteur à cran. Je constate que le spectacle doit beaucoup aux acteurs magnifiques de rigueur, d’un réalisme éclatant, capables aussi d’injecter des doses homéopathiques d’humour dans ces histoires aux lendemains qui déchantent.

"Viejo, solo y puto" © Pierre Planchenault

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