vendredi 2 octobre 2015

La porte de l’enfer















2 octobre 2015. Pour sa première incursion dans la sphère lyrique, le Toulousain Aurélien Bory s’est vu confié par le Théâtre du Capitole une nouvelle production réunissant deux courts ouvrages : "Le Château de Barbe-Bleue" de Béla Bartók et "le Prisonnier" de Luigi Dallapiccola. C’est d’ailleurs la première fois que ces œuvres sont présentées à Toulouse en version scénique. C’est également une première pour Tito Ceccherini qui n’avait encore jamais dirigé "le Prisonnier". Je me réjouis de retrouver le chef milanais dans la fosse du Capitole où il avait créé avec succès "les Pigeons d'argile", de Philippe Hurel, en 2014. Il est ici de nouveau l’un des artisans de la réussite de cette entreprise audacieuse : il exploite avec une précision magistrale les sensationnelles ressources de l’Orchestre du Capitole dans l’interprétation de la partition vertigineuse de Luigi Dallapiccola, laquelle sollicite de grands ensembles orchestraux et de multiples instrumentistes en solo. Créé en 1949, "le Prisonnier" est en effet le premier opéra sériel italien, s’imposant dans le paysage musical de la péninsule comme un tournant à une époque de réaction esthétique tout en recyclant des formes traditionnelles de l’opéra (air, ballade, ricercar). Situé dans l’Espagne de l’Inquisition, le livret est un manifeste contre les totalitarismes : alors qu’une révolte dans les Flandres pourrait mettre fin au pouvoir absolu du roi d’Espagne, un prisonnier de l’Inquisition entend son geôlier lui chanter une vieille chanson célébrant la liberté. Trouvant la porte de la prison ouverte, le Prisonnier s’évade mais le Grand Inquisiteur le rattrape. L'artiste plasticien Vincent Fortemps réalise en direct les dessins projetés sur les toiles tendues sur scène. Figurant la cellule ou les espoirs fantasmés du Prisonnier, des formes grises surgissent puis s'effacent ; le noir et blanc de l’éclairagiste Arnaud Veyrat - collaborateur habituel des spectacles d’Aurélien Bory - appuie l’illusion de la liberté dans laquelle se noie le personnage. Je ne suis pas toujours convaincu par ce dispositif et par quelques apparitions en ombres chinoises qui illustrent trop souvent, en redondance, un livret il est vrai fort complexe. Perché sur des platform boots dissimulées sous un grand manteau sombre, le ténor Gilles Ragon est un Geôlier et un Inquisiteur à la rigidité perverse. Impeccablement dirigé, le baryton turc Levent Bakirci interprète le rôle-titre avec une saisissante conviction dans cette quête de liberté aussi vaine que cruelle. Très expressif, son jeu est d’une justesse de tous les instants, accompagnant une performance vocale irréprochable face à une partition qui ne cesse de se dérober en multipliant les détours et autres chemins de traverse musicaux. En ce soir de première, je relève à l’entracte la présence des directeurs du Théâtre Garonne, d’Odyssud, et d’Agathe Mélinand – co-directrice du Théâtre national de Toulouse. Tous accueillent régulièrement les créations d’Aurélien Bory depuis de nombreuses années. Le prologue du "Château de Barbe-Bleue" est dit en langue des signes par une jeune femme placée à l’avant-scène, au milieu des porteuses - descendues des cintres lors de la scène finale du "Prisonnier". Créé en 1918, c’est l’unique opéra de Béla Bartók, composé sur un livret du poète symboliste Béla Balázs. Toute l’action se situe dans une salle du château, où Barbe Bleue est confronté à la jeune fille qu’il vient d’enlever pour en faire sa nouvelle épouse. Malgré l’interdiction du maître des lieux, l’obscurité incite Judith à ouvrir les sept portes du château pour y faire entrer la lumière. Le décor descend pour prendre place autour de la septième porte sortie d’une trappe. Aurélien Bory a conçu un dispositif scénique en forme d’imposant mur de façade construit d’autant d’éléments qu’il y a de portes à ouvrir. Au fur et à mesure que Barbe-Bleue lui en cède les clefs, Judith pousse l’une après l’autre les portes, faisant ainsi pivoter sur lui-même chaque élément du mur. Je retrouve alors la signature artistique du metteur en scène depuis toujours attentif au mouvement et à l’espace ("Plus ou moins l’infini", "les Sept planches de la ruse", etc.). Mais il me semble qu’il trouve chez le librettiste Béla Balázs ce qui fait souvent défaut à ses créations : une solide dramaturgie. À chaque porte ouverte, le jaillissement d’une couleur fait écho à la luxuriante splendeur de la musique de Bartok, ici servie par un chef soutenant un orchestre coloré à foison. Mezzo-soprano suisse, déjà interprète de la Mère du "Prisonnier" qui ouvrait ce programme, Tanja Ariane Baumgartner est une Judith renversante à la voix de velours, gorgée de sensibilité autant que de détermination à percer les mystères de son geôlier. La basse roumaine Bálint Szabó prête à Barbe-Bleue sa stature physique et vocale. Mais il construit un personnage complexe et nuancé, rongé par une solitude qu’il se révèle incapable de briser. Cette ouverture de saison au Théâtre du Capitole reçoit du public un triomphe tout à fait mérité.

"Le Château de Barbe-Bleue" © Patrice Nin

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