samedi 14 février 2015

La passion de Jeanne

















14 février 2015. À la Halle aux Grains, le chef japonais Kazuki Yamada retrouve l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, phalange avec laquelle il partage un intérêt prononcé pour la musique française. J’ai assisté à ses débuts dans cette salle en 2012, avec une "Symphonie fantastique" d’Hector Berlioz maîtrisée à l’extrême, tellement parfaite qu’elle en devenait trop lisse à mon goût. La redoutable précision de ses interprétations se prêtait admirablement à "la Valse" de Maurice Ravel, cette machine de guerre aussi brève que déchaînée, dont il livra une version éblouissante la saison suivante. Pour "Jeanne d’Arc au bûcher", il ne pouvait être que l’homme de la situation, tant cette œuvre poignante et d’une audacieuse modernité mêle en totale osmose la musique d’Arthur Honegger au texte de Paul Claudel. «Si à l’exécution il se dégage pour l’auditoire une émotion, il n’est que juste d’en rapporter la plus grande part à Paul Claudel, dont je n’ai fait que suivre les indications en mettant à son service mes connaissances techniques pour tenter de réaliser de mon mieux la musique qu’il avait lui-même créée», assurait le compositeur. Alliant une exemplaire rigueur et une délicate poésie, la direction maintient sans défaillir l’équilibre entre les nombreux interprètes de cet oratorio mystique créé en 1938. Dans une mise en espace signée Côme de Bellescize, l’Orchestre du Capitole est placé dans la fosse que contourne Marion Cotillard dès son entrée, avant de rejoindre l’étroite scène - coincée derrière les musiciens et devant le Chœur et la Maîtrise du Capitole. Dans une simple robe claire, elle interprète Jeanne d’Arc attendant la mort sur le bûcher, rôle parlé qui épouse le flot musical confectionné par Honegger. Déjà familière de cette œuvre sur les scènes internationales, elle s’abrite derrière l’humilité de son personnage. Je me félicite que l’actrice ne tombe jamais dans la facilité d’un pathos trop appuyé. Revenant en onze scènes sur les principaux épisodes de sa vie, Jeanne reçoit la bienveillante visite de frère Dominique, autre rôle parlé confié à l’impeccable Éric Génovèse, de la Comédie-Française. Également membre du Français, Christian Gonon se saisit avec appétit des multiples espaces de la Halle aux Grains : gravité solennelle pour la lecture des actes du procès avec frère Dominique, farce et vulgarité animalière pour la description du tribunal sur une musique jazz parodique, virtuosité de la partie de cartes illustrant les complots et machinations dont Jeanne est la victime. Dans cette dernière scène, il donne la réplique à la basse Steven Humes, excellant autant dans la comédie que dans le chant. Multipliant les rôles (Porcus/Cauchon, héraut, clerc, etc.), le ténor Donald Litaker souffre de ne pas être sonorisé à l’égal des comédiens avec lesquels il dialogue. La soprano Simone Osborne et la contralto Faith Sherman prêtent leur beaux timbres aux voix de Catherine et Marguerite. La soprano Anne-Catherine Gillet est à l’évidence une Vierge idéale : je suis envoûté par sa voix irrésistible et douce, colorée et apaisée. Rayonnante, elle accueille dans la lumière une Jeanne délivrée de ses chaînes après l’épreuve des flammes. Le chant du rossignol se fait entendre par la flûte de François Laurent. Une émotion «se dégage».

"Jeanne d’Arc au bûcher" © Luca Cutolo

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