samedi 14 novembre 2015

La grande Cecilia


















14 novembre 2015. Cecilia Bartoli fait son entrée en longue robe blanche sur la scène de la Halle aux Grains. Les bruyants applaudissements doivent se taire pour observer une minute de silence en hommage aux victimes des attentats parisiens de la veille. Puis elle quitte aussitôt les musiciens de l’ensemble I Barocchisti pour se réfugier backstage. Sous la direction du chef suisse Diego Fasolis, retentit alors l’ouverture de "Farnace", composé en 1727 par Vivaldi. C’est le coup d’envoi d’une première partie où se succèdent les airs d’opéras du Vénitien : de "Ottone in villa" (1713) à "Griselda" (1735), en passant par "Giustino" (1724) et "Orlando furioso" (1727). Son aisance à exprimer les situations les plus diverses comme les plus extrêmes se déploie avec un naturel redoutable au fil du concert. Grossissant le trait à foison dans ces arias héroïques et légendaires servis par des vocalises virtuoses, je constate que la Bartoli trouve pourtant à chaque fois la justesse qui sied pour se glisser dans la peau des personnages. Je la vois terminer en larmes l’air de Farnace «Je sens mon sang se figer en chacune de mes veines : l’ombre de mon fils exsangue m’emplit d’effroi», donnant ainsi le signal d’une soirée placée sous le signe de l’exception. La diva romaine retrouve ici ce répertoire lyrique longtemps délaissé – mais aujourd’hui fort couru - qu’elle révéla au public avec un enregistrement dédié à Antonio Vivaldi paru en 1999. Depuis, elle s’emploie à déceler des répertoires baroques oubliés, arpentant elle-même les bibliothèques européennes à la recherche de partitions enfouies. Lors de son précédent récital toulousain dans la saison des Grands Interprètes, elle offrit en 2012 quelques pépites tirées des opéras d’Agostino Steffani. Je me réjouis de la retrouver avec des perles rares de la collection de l’opéra italien du XVIIIe siècle dénichées dans les archives du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg – pages n’ayant jamais quitté la Russie. Le fruit de ces recherches fit l’objet d’un enregistrement historiquement informé avec I Barocchisti. Paru chez Decca l’an passé sous le titre "St Petersburg", il est restitué au cours de la seconde partie de ce programme. On y entend des extraits d’œuvres de compositeurs, pour la plupart italiens, accueillis à la cour des tsarines qui succédèrent au XVIIIe siècle à Pierre le Grand sur le trône de Russie: Anne Ière, Élisabeth Ière et Catherine II dite «la Grande». Alors que résonne une Marche très solennelle de l’"Alceste" d’Hermann Raupach - composé en 1758 sur un livret en russe écrit par Alexandre Soumarokov -, je découvre Cecilia Bartoli dotée d’une longue traîne blanche déroulée au fur et à mesure de son avancée vers le public. Traîne qu’elle abandonne pour se lancer dans la déchirante lamentation d’Alceste «Je vais à la mort», enchaînée avec l’air de Laodice puisé dans l’opéra "Siroe, re di Persia" du même Raupach. Dans ce «O placido il mare» traduisant les fluctuations maritimes, elle fait preuve d’une souplesse de chant incroyable et d’une endurance à couper le souffle dans la tenue infinie des notes. Le public manifeste si vivement son enthousiasme que la soirée aurait pu s’achever sur un tel triomphe. Nous n’en sommes pourtant qu’à l’heure de l’entracte ! Le concert reprend avec l’ardente ouverture de l’"Iphigénie en Tauride" de Baldassare Galuppi, célèbre compositeur en poste à Saint-Marc de Venise et débauché par Catherine II. Viennent ensuite deux extraits d’opéras de Francesco Araia, premier compositeur attaché à la cour de Saint-Pétersbourg, au temps du règne d’Anne Ière. En 1742, une production moscovite de "la Clémence de Titus", de Johann Hasse, est donnée lors du couronnement d’Élizabeth Ière - fille issue des secondes noces de Pierre le Grand. Diego Fasolis dirige tout d’abord l’ouverture de cet ouvrage initialement écrit en 1727, puis la mezzo-soprano interprète deux airs de Sesto, passant de la douceur à la rage avec une agilité inouïe. La fougueuse virtuosité du grand air d’"Adélaïde" de Nicola Porpora achève ce programme dans un déchaînement de vocalises précipitées pour imiter la célérité et la fluidité de l’eau s’écoulant d’une source vive. Je suis ébahi par cette performance sans faille acclamée par son public qui la couvre de roses. Celui-ci est vite récompensé par l’air «Sovvente Il sole» d'Antonio Vivaldi, tiré de "Andromeda liberata" et brillamment chanté en duo avec le violon solo de l’orchestre. Je vois la diva romaine réinvestir le plateau telle une tsarine affublée d’une coiffe et d’un manteau d’hermine, pour un nouvel extrait de l’"Alceste" de Raupach. Cecilia Bartoli se glisse cette fois dans le rôle d’Hercule déterminé face au Cerbère gardien des Enfers : «Ouvre, chien, ta gueule aboyante, prédis ton malheur : Grogne, grogne, impitoyable Enfer en flammes, sans crainte j’entre en toi. Ce qu’horrifie la race mortelle ne fait qu’orner ma propre gloire ; j’irai vers le pays du soleil absent, j’y entrerai et là, tout je troublerai.». Elle quitte la scène en impératrice lumineuse et éclairée, le bras levé et le poing serré adressé aux spectateurs, bien décidée à faire triompher la musique contre toutes les tyrannies barbares…

photo © Uli Weber / Decca

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