vendredi 27 novembre 2015

Femmes sous influences
















  
27 novembre 2015. Je m’attarde devant le film en noir et blanc d’une performence de Salvador Dalí projetée au cœur de l’exposition dédiée à Philippe Halsman, avant de parcourir en toute hâte la salle du Jeu de Paume exposant les sauts de célébrités immortalisés par le photographe. Je remonte la rue Cambon jusqu’au boulevard des Capuines, et rejoins Sarah dans le hall du Palais Garnier. Tout droit sortis du "Mulholland Dr." de David Lynch et affublé d’une assistante hyper-glamour jouée par Barbara Hannigan, un magicien fait apparaître une colombe et un lapin sur la scène de l’Opéra Garnier. Je suis persuadé que le décor et le mobilier Art déco se révèlent un contexte idéal pour "la Voix humaine". Mais l’homme à la baguette magique achève contre toute attente sa performance en prononçant le prologue du "Château de Barbe-Bleue" de Béla Bartók. Assise au premier rang parmi les spectateurs, Judith rejoint lentement la scène en vamp pulpeuse, arborant une crinière rousse sur un décolleté vert et généreux. Débute alors la confrontation d’une femme avec l’homme qui vient de la prendre pour épouse. Judith est prête à tout pour découvrir les secrets bien gardés de Barbe-Bleue. Les lumières vives de Felice Ross dévoilent les chambres jusque-là inaccessibles : de la salle de torture à celle des bijoux tâchés de sang, ou encore la salle d’armes et le jardin fleuri, les pièces font une à une irruption, glissant sur la scène dans l’habituelle scénographie vitrée de Malgorzata Szczesniak. S’appliquant à illustrer le livret du poète hongrois Béla Balázs, le metteur en scène Krzysztof Warlikowski ne dissimule rien des mystères de Barbe-Bleue. Il éclaire en détails chaque recoin du château jugé trop sombre par une Judith triomphante mais aveuglée par la curiosité. Le maître des lieux est ainsi dépouillé de son passé, jusqu’à ce traumatisme survenu à l’enfance et surligné par une vidéo insistante puis par la présence sur le plateau de Barbe-Bleue enfant. Comédiens investis formant ce couple soumis à un destin inéluctable, le Canadien John Relyea est un baryton-basse profond et ténébreux, la Russe Ekaterina Gubanova est un mezzo-soprano ferme et coloré. Alors que Judith rejoint les autres femmes de son geôlier enfermées dans la dernière pièce qu’elle aurait dû se garder d’ouvrir, j’aperçois une autre femme surgir lentement de la pénombre vers l’avant-scène. L’opéra de Bartók s’achève avec l’irruption de ce personnage en talons aiguilles et à l’œil hagard. Elle jette à terre le révolver qu’elle tenait en main. Derrière le divan, côté jardin, et le bar, côté cour, le rideau Art déco est baissé rendant désormais invisible l’univers de Barbe-Bleue. Créée en 1959 à l’Opéra-Comique, à Paris, "la Voix humaine" est une tragédie lyrique en un acte composée par Francis Poulenc pour une interprète. Le texte est extrait de la pièce de Jean Cocteau créée en 1930, à la Comédie-Française. Ici immédiatement enchaîné sans entracte au "Château de Barbe-Bleue", cet ouvrage atypique fait aujourd’hui son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris. Le chien aboie, le téléphone sonne. «Devant le lit, par terre, une femme, en longue chemise, étendue, comme assassinée», signale la didascalie inscrite en préambule du livret. Soprano sans peur et sans retenue, Barbara Hannigan débute son interprétation allongée sur le dos, à même le plateau, sans même s’embarrasser du téléphone nécessaire à l’héroïne pour dialoguer avec son interlocuteur. Krzysztof Warlikowski a retenu de cette didascalie: «Le rideau découvre une chambre de meurtre». Le metteur en scène fait de l’unique personnage, Elle, l’assassin de son amant. Rampant jusqu’au divan, elle s’y roule et se retourne dans tous les sens, sans cesser de chanter. Le rideau Art déco se lève. Réapparaissent alors les chambres du château de Barbe-Bleue réaménagées en intérieur d’une maison bourgeoise aux cloisons vitrées. Je reconnais les images de "la Belle et la Bête" de Jean Cocteau diffusées sur l’écran d’une télévision d’époque. Chemise maculée de sang, l’amant, ou plutôt son fantôme, traverse péniblement chacune des pièces - même si je ne m’attendais pas à voir Claude Bardouil sur scène, je ne m’étonne guère qu’il se cache sous cette perruque aux cheveux longs qui lui masquent la moitié du visage. Lui revient hanter Elle, pour un corps à corps percutant et macabre dont elle ne sortira pas indemne. Je suis impressionné par les talents de performeuse insensée dont fait preuve Barbara Hannigan. Soucieuse d’échapper à tout confort au profit d’une constante mise en danger, la soprano ne défaillit jamais à restituer le débit précipité de cette femme en crise perchée sur des talons aiguilles acérés et traversée par des soubresauts de délire. Dirigée à la perfection par Esa-Pekka Salonen à la tête du bel Orchestre de l’Opéra de Paris, la musique de Poulenc se fond au flot verbal heurté du personnage dans une étrange harmonie. La partition parvient ici à «baigner dans la plus grande sensualité orchestrale» - selon les instructions du compositeur. Le chef finlandais restitua tout autant l’urgence de l’ouvrage de Bartók dans une direction tendue mais à l’ampleur généreuse. Exhibant deux figures féminines confrontées à un impossible amour, cette production n’associe pas seulement deux ouvrages lyriques. Elle réunit pour la première fois deux artistes majeurs de notre temps, Esa-Pekka Salonen et Krzysztof Warlikowski, dont le regard puissant et incisif porté sur leurs contemporains accouche d’une création audacieuse et finalement sobre, qui renouvelle sans les briser les codes si sclérosés de l’opéra. Je retrouve Claude Bardouil à la terrasse de l’Entracte. Il précède Malgorzata Szczesniak pianotant sur son smartphone, et me présente Krzysztof Warlikowski faisant ensuite irruption. Encore sous le choc de la représentation et tétanisé par le charisme foudroyant du metteur en scène polonais, je n’arrive à lui adresser la parole...

"La Voix humaine" © Bernd Uhlig / ONP

Jusqu’au 12 décembre, à l'Opéra Garnier, place de l’Opéra, Paris.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire