jeudi 3 octobre 2013

Contre la bourgeoisie

















3 octobre 2013. Je n’avais encore jamais vu Natalie Dessay sur une scène d’opéra. Tout le monde l’attendait dans ce rôle qu’elle a maintes fois chanté, mais jamais dans la production de Laurent Pelly, déjà présentée au Covent Garden de Londres, au Metropolitan Opera de New York et à la Scala de Milan avec Anna Netrebko dans le rôle-titre. C’est dans cette "Manon" qu’elle fait à Toulouse des adieux provisoires à l’opéra, lasse d’être prisonnière des mêmes rôles dans lesquels l’enferme sa voix. Une voix de soprano léger dont la pureté cristalline s’est d’ailleurs altérée depuis l’enregistrement des airs les plus célèbres de l’ouvrage, avec l’Orchestre du Capitole et Michel Plasson. Après plusieurs écoutes de ce disque paru en 2003, mon oreille ne retrouve pas ce soir au Théâtre du Capitole certains aigus galactiques. Mais la diva a nourri son personnage de multiples couleurs, lui donnant une épaisseur et une profondeur infinie. Inspirée du roman de l’Abbé Prévost paru en 1731, la "Manon" de Jules Massenet a été créée en 1884 à l’Opéra Comique. Manon est une fille du peuple que ses parents envoient au couvent pour la protéger de ses démons. En route, elle rencontre à Amiens le Chevalier des Grieux: coup de foudre, fuite parisienne, vie de bohème, séparation des amants, splendeurs d’une vie de plaisirs pour Manon, retraite dans les ordres pour des Grieux, retrouvailles passionnées et chute brutale. Laurent Pelly a bien compris qu’une œuvre révèle davantage l’époque qui la produit que l’époque qu’elle décrit : il déplace donc ce récit de l’Ancien Régime vers la fin du XIXe siècle, celui de Massenet, celui d’une bourgeoisie triomphante. Un siècle que le metteur en scène se plait à montrer à l’opéra (Offenbach, Massenet) comme au théâtre (Hugo, Poe). Je réalise vite que cette production est pour lui une nouvelle occasion de s’adonner à son sport favori, celui qui consiste à railler les mœurs de la classe dominante. La scène du Cours-la-Reine résume de manière évidente ses intentions. À l’avant-scène, il installe tout au long de la fosse d’orchestre la promenade du Cours-la-Reine où les belles se montrent dans leurs plus beaux atours aux messieurs bienveillants. Le défilé se déploie entre ces messieurs en habits et les spectateurs installés dans la salle en position de prédateurs potentiels. «J’avais envie de parler de l’hypocrisie de la société du XIXe siècle. La fin du XIXe a créé de grandes héroïnes comme Violetta dans "la Traviata" et Carmen. Ce sont des espèces de martyres. Le public de l’époque assistait à leur mise à mort avec jubilation face à la punition de leur insolence», m’avait confié le metteur en scène. Si sa "Manon" est la victime des bourgeois du XIXe, elle est aussi la proie des spectateurs du XXIe siècle. Natalie Dessay n’est pas seulement une très grande chanteuse lyrique, elle est aussi une actrice accomplie qui sillonne la scène avec un naturel stupéfiant. Véritable performeuse, chacune de ses apparitions relève du don absolu d’elle-même. Assister à cela dans cet écrin intimiste qu’est le Théâtre du Capitole est propice à de multiples soubresauts d’émotions. D’autant que le couple qu’elle forme avec le Chevalier des Grieux de Charles Castronovo est selon moi d’une crédibilité sans faille. Le ténor américain est doté d’une voix chaleureuse et colorée qui épouse à merveille celle de sa partenaire. Pour sa première prestation au Capitole, le chef espagnol Jesús López Cobos assume fièrement dans sa direction le mélodrame qui se joue sur scène. La direction d’acteurs est d’une saisissante précision, se déployant jusqu’aux moindres déplacements du chœur : je reconnais bien la touche de Laurent Pelly dans cette façon d’harmoniser les mouvements d’ensemble en forme de ballet. Construits pour d’immenses plateaux, les six décors successifs (la cour de l’auberge à Amiens, l’appartement parisien, le Cours-la-Reine, l’église Saint-Sulpice, l’hôtel de Transylvanie, la route du Havre) ont été retaillés à la mesure de l’étroitesse de l’opéra toulousain, en atteste un simple coup d’œil sur les photos prises à Londres. Bien que réduits à la portion congrue, je constate pendant l’entracte que ceux-ci doivent être stockés à l’extérieur du théâtre pour permettre les changements de plateau pendant la représentation. Un spectacle hors-normes, à l’image de ses décors, servi par des artistes de très grande envergure au meilleur d’eux-mêmes.

"Manon" © Patrice Nin

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