mardi 4 novembre 2014

Le secret magnifique


















16 octobre 2014. En découvrant "Une nouvelle amie" sur un écran du cinéma Gaumont Wilson, je vois dans ce film de François Ozon l’équivalent de "Tout sur ma mère" dans la filmographie de Pedro Almodovar : une célébration de la femme dans tous ses états - au bord de la crise de nerfs ou pas. Vaguement inspirée d’une nouvelle de Ruth Rendell, l’histoire est celle de David (Romain Duris), jeune papa portant les vêtements de sa femme morte pour ne pas priver d’une présence féminine son enfant en bas âge. Je me remémore alors ce merveilleux court métrage qui fit tant pour la renommée de François Ozon quand il n’avait pas encore réalisé son premier long : "Une robe d’été", où un jeune gay se fait voler ses fringues alors qu’il s’envoie pour la toute première fois en l’air, dans la nature, avec une fille, laquelle lui laisse sa robe pour rentrer chez lui... Je vois aussi défiler toute l’histoire du travestissement à l’écran. "Une nouvelle amie" débute à la manière d’un sketch de "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander", de Woody Allen, lorsque le mari se pare des habits de sa femme à l’abri des regards, ou bien comme dans "Glen or Glenda", premier film improbable d’Ed Wood qui en interprétait lui-même les deux rôles-titres. Ça évolue vers la comédie de situation façon "Mrs. Doubtfire", en évitant la caricature facile. Ça se poursuit par une brève virée dans un cabaret transformiste, à la manière de "Talons Aiguilles" de Pedro Almodóvar. Je perçois l’ombre du cinéaste espagnol planer sur ce nouvel Ozon, où une scène de coma à l’hôpital rappelle "Parle avec elle". Mais je retrouve surtout ici l’esthétique d’un mélodrame à la Douglas Sirk. Depuis "Angel" en 2007, Ozon revendique son goût immodéré pour le cinéma de Sirk. Dès les premiers plans et la scène des funérailles de Laura (Isild Le Besco), "Une nouvelle amie" rend frontalement hommage à Sirk - "Le Secret magnifique", bien sûr. Le prénom de l’héroïne, disparue avant que débute l’histoire, m’évoque irrésistiblement la "Laura" d’Otto Preminger et le fameux portrait peint dont Ozon va jusqu’à reprendre brièvement le motif. Mais si - contrairement à celle de Preminger - la Laura d’Ozon est bien morte, son fantôme vient hanter les rêves de sa meilleure amie Claire (Anaïs Demoustier). Claire et Laura étaient amies d’enfance, la mort de l’une plonge l’autre dans une profonde dépression. Lorsque Claire, pour surmonter cette épreuve, décide de se rapprocher de David, elle découvre le mari veuf travesti en femme et donnant le biberon à son bébé. Débute alors une nouvelle amitié entre Claire et Virginia... Au delà des multiples références assumées par le cinéaste, "Une nouvelle amie" est avant tout un film de François Ozon, le meilleur depuis "Sous le sable" (2001) - justement deux histoires déclenchées par un deuil. Si les femmes sont l’un des sujets favoris du cinéaste, je retrouve tout autant ici le souci de l’exploration d’une relation en miroir, déjà à l’épreuve en 1997 dans le moyen métrage "Regarde la mer": «On construit souvent son désir par rapport à celui des autres, on s’en nourrit pour découvrir qui on est. Dans mon film "Regarde la mer", la relation en miroir se terminait mal, l’une des deux femmes se laissait tuer par l’autre, qui lui volait son identité… Ici, les désirs se nourrissent l’un et l’autre, grâce à la mort de Laura. Son absence crée un gouffre dans lequel Claire et Virginia vont se réunir», raconte le cinéaste. La réussite de cette entreprise doit beaucoup au choix des acteurs. Je constate vite que Romain Duris prend un plaisir fou à être une femme, cela crève l’écran et nourrie le film d’une énergie irrésistible. Toujours à la bonne distance, il prend possession de son personnage en y injectant la dignité de l’homme blessé, puis l’excitation procurée par le choix d’une nouvelle vie, et la joie de s’être enfin trouvé soi-même. Face au parcours courageux de David déterminé à devenir Virginia, Anaïs Demoustier adopte la posture tolérante de l’observatrice. Je la retrouve telle que je l’avait laissée dans "Bird people", de Pascale Ferran : «Il se passe toujours quelque chose sur son visage, dans ses yeux», déclare François Ozon dans le dossier de presse. Si ce dernier livre là un beau film généreux traversé de multiples émotions, à la manière d’un conte de fée, "Une nouvelle amie" est surtout un plaidoyer magistral pour la différence et contre les préjugés, un film brûlant d’actualité autant qu’un mélodrame touchant à l’universel. Je lis cette confession du cinéaste : «Mon projet est que chaque homme en sortant de la projection de ce film se précipite pour acheter des collants, du maquillage ou des robes, non pas pour sa femme mais pour lui-même !».

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