mercredi 2 novembre 2011

Mélancolie




















2 novembre 2011. Au premier jour du cycle «Cuisines et dépendances», la Cinémathèque de Toulouse projette "la Grande bouffe". J'en profite pour apprécier enfin sur grand écran la plus fameuse des œuvres de Marco Ferreri. Quand, pour en finir une bonne fois pour toute avec une vie de consommation effrénée, quatre hommes paisiblement installés dans le confort de la société bourgeoise décident de s'isoler dans la demeure de l'un d'eux, en banlieue parisienne. Un juge (Philippe Noiret), un pilote de ligne (Marcello Mastroianni), un homme de télévision (Michel Piccoli) et un éminent cuisinier (Ugo Tognazzi) se paient de fabuleux festins qu'ils confectionnent eux-mêmes, entre deux partouzes. Recrutées avec soin pour l'occasion, les putes finissent par détaler à l'effroyable découverte : ces messieurs cherchent la mort après l'indigestion. Au générique de fin, je quitte la salle comme on s'éloigne d'un cimetière à la fin d'un enterrement. Je retrouve ces lignes de Jean-Louis Bory écrites en 1973, après la présentation du film au Festival de Cannes où il créa le scandale : «Les notables de Sade s'enfermaient dans un château pour explorer l'enfer de l'esclavage et de la toute-puissance, de la souffrance et du plaisir, de l'amour et de la mort. Les notables de Ferreri s'enferment dans une villa fin de siècle, où la fascination des exotismes coloniaux a exercé ses ravages, et c'est pour un séminaire gastronomique assorti de partouzes apéritives et digestives. On mesure la distance. Les seigneurs du divin marquis philosophaient sans hésiter devant l'horreur des supplices. Les bourgeois du malin cinéaste discutent cuisine sans vouloir envisager de limite à leur capacité d'absorption. Leur enfer, c'est l'indigestion. Le cri de douleur, le sang font place au pet et à l'étron. Autant en emportent les vents»(1). Atteint lui aussi d'une profonde mélancolie, Bory se suicidera dans sa maison de campagne, six ans plus tard.


(1) "L'Obstacle et la gerbe. Chroniques cinématographiques 1973-1974" (Mémoire du Livre, 2002)

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